Quand je suis entrée au collège au début des années 70, il s'appelait CES et c'était le début des mathématiques modernes. Finis l'arithmétique de nos parents, les problèmes de robinets qui fuient et les trains en retard. Je n'allais pas m'en plaindre, j'ai toujours détesté compter (il n'est qu'à voir l'imprécision chiffrée de la plupart de mes recettes de cuisine...) ! A la place, on découvrait le monde des ensembles, les éléments, les bijections, etc, un vocabulaire étrange et ses signes cabalistiques, inclus, inter, appartient... J'adorais ce nouveau langage qui nous emmenait vers le progrès, le futur de l'an 2000, si lointain à nos yeux.

Mais la véritable révélation fut pour moi, sans conteste, l'existence des entiers relatifs. Rappelez-vous : (+5) + (-9) = 5 - 9 = - 4. On additionne des nombres, on rajoute des choses et on se retrouve avec un résultat négatif. Fascinant ! L'affaire rendait perplexes bien des élèves mais, perso, j'étais sous le charme de cette logique qui contredisait le bon sens de la vie de tous les jours et c'est vraiment là que j'ai succombé au plaisir des maths.

Alors, imaginez ma joie quand, récemment, j'ai découvert l'existence des pommes de terre négatives. Ma passion d'aujourd'hui pour la cuisine rejoignait ainsi mon amour de jeunesse pour les entiers relatifs. Le bonheur ! Si vous n'avez pas envie de lire tout l'article sur les pommes de terre négatives dans la surréaliste et jubilatoire Désencyclopédie, voici un résumé de la chose :

Vous prenez une assiette et vous y déposez, disons, 3 pommes de terre. Vous en retirez 5 et il reste alors dans l'assiette 2 pommes de terre négatives. Ben oui : 3 - 5 = (+3) + (-5) = -2 donc nos 2 pommes de terre négatives. Tout simple, n'est-ce pas ?

En tous cas, cette trouvaille est arrivé à point nommé, vu mon état de convalescente du circuit digestif. Car le grand avantage de la pomme de terre négative est qu'elle se digère comme un zéphir. On peut même en manger des quantités astronomiques, aucun souci pour la balance !

Voici donc ma première recette de pommes de terre négatives, un classique de la cuisine aveyronnaise revu à la sauce ch'ti :

Aligot de pommes de terre négatives au maroilles

Ce n'est pas vraiment évident d'éplucher des pommes de terre négatives. Mais, surtout, le Maroilles négatif est une chose tout bonnement inconcevable. Le Maroilles ne peut être que positif, et puis c'est tout ! Donc, je vous suggère de préparer la recette avec des pommes de terre positives, des patates normales quoi, et, à la fin, il ne restera plus qu'à faire un peu de "maths modernes" pour obtenir cet aligot de pommes de terre négatives.

Prenez 3 pommes de terre moyennes (soit environ 500g), un quart de Maroilles (c'est à dire 200g) et une gousse d'ail pour parfumer. Ma recette est légère, pas de débauche de crème fraîche et de beurre mais faites donc comme bon vous semble. Je vous conseille de choisir un Maroilles bien jeune, plutôt crayeux et plus doux de goût.

Epluchez les pommes de terre, coupez-les en morceaux, placez-les dans une casserole d'eau froide et faites-les cuire (contrairement aux haricots verts, les pommes de terre bouillies sont bien meilleures en démarrant la cuisson à l'eau froide). Préférez une cocotte en fonte qui gardera bien au chaud l'aligot.

Egouttez les pommes de terre en conservant une partie de l'eau de cuisson. Ecrasez-les au presse-purée et incorporez le Maroilles coupé en dés sans oublier la gousse d'ail écrasée. Touillez, touillez sur feu doux pour aligoter à la ch'ti vos pommes de terre en rajoutant un peu d'eau de cuisson si nécessaire.

A ce stade de la préparation, vous avez un ch'ti aligot pour 2 personnes. Retirez alors de la casserole la valeur de 5 pommes de terre en aligot et vous obtenez un aligot de pommes de terre négatives pour un bon mangeur (rappel : 3 - 5 = -2).

Ch'ti Aligot de Pommes de Terre Négatives au Maroilles

aligot

Dieu que je me suis régalée avec ces savoureuses pommes de terre négatives au bon goût de Maroilles ! Un aligot avec plus de punch, plus de caractère que le classique bien filant aussi mais bien plus fadasse. Moi, chauvine ? Oh, si peu...