Le musée de l'Hospice Comtesse de Lille présente toujours des expositions de qualité. Celle qui vient de débuter est une de mes préférées car Safet Zec, dont j'ignorais jusqu'à présent l'existence, est un peintre exceptionnel. Si vous passez par Lille d'ici le 15 janvier 2017, je vous conseille la visite, vous en serez tout remué, du coeur aux tripes .

Safet Zec a quitté Sarajevo pour l'Italie en 1992 et le poids de cet exil s'exprime particulièrement dans son oeuvre.

Façade de Sarajevo
(2005)

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Il faut absolument voir ces tableaux de ses propres yeux car la photo ne rend en rien la claque que l'on prend devant ces gigantesque "toiles" de façades, de Sarajevo à Venise. Je mets des guillemets car Safet Zec peint sur des collages de vieux livres, de papiers que l'on peut distinguer sur ce détail :

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Cette technique personnelle, alliée au talent de l'artiste, crée tout un ensemble de sensations, de sentiments. J'y ai ressenti le long passé de ces maisons anciennes, humbles et majestueuses à la fois, leur fragilité et aussi la présence de leurs habitants pourtant non représentés. Un mélange de poésie, de réalisme et d'humanisme tout à fait unique, tout à fait Safet Zec.

Ses mots montrent la même sensibilité :

" En créant ces représentations picturales je leur transmet mon amour, je lance une forme d'appel pour leur préservation., pour nous faire vivre et perdurer en eux et avec eux. C'est probablement pour ça que je conbtinue à travailler sur mes édifications picturales virtuelles mais je ne veux pas croire et je ne souhaitent pas qu'elles restent seulement mes artefacts sentimentaux.
Si elles arrivent à faire changer la décision de quelqu'un, de reconstruire au lieu de détruire, avec amour et respect envers la maison et le paysage."

Safet Zec, 2011, extrait du texte "Maison de pierre"   

Ensuite, ce sont Les Blancs de Safet Zec où sa maîtrise du trompe-l'oeil s'exprime dans une lumière éclatante. 

Toute une série de toiles inspirées par La Victoire de Samothrace dont les drapés semblent carrément en mouvement :

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Et puis des lits défaits, abandonnés, qui m'ont particulièrement émue car j'y vois la peinture poignante de l'absence.

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Evidemment, mes photos ne rendent pas grâce à l'art de Safet Zec, j'en suis désolée. Une bonne raison pour vous déplacer à Lille et juger par vous-même !

Corps dans le lit

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La visite se poursuit avec, vous le découvrez en arrière-plan sur la gauche, une installation montrant l'atelier de l'artiste :

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En bonne blogueuse culinaire, j'ai un petit faible pour ce buffet, témoin fidèle d'un quotidien suranné :

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Et ses collages de photographies et carte postale anciennes :

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L'exposition se poursuit dans une autre salle avec des gravures aux techniques diverses. Hélas, j'ai tellement aimé les peintures de Safet Zec que ces oeuvres au noir trop intense pour moi m'ont beaucoup moins touchée. J'y ai plus apprécié les carnets de croquis de l'artiste avec tous ces morceaux d'oeuvres en gestation.

Quelques vidéos également, dont l'italien est sous-titré en anglais, qui montrent d'autres expositions. J'ai retenu l'avis d'un critique qui dépeint parfaitement Safet Zec, un artiste "entre Michel-Ange et Bacon".

Une dernière oeuvre, inoubliable, créée spécialement pour trôner dans la splendide chapelle de l'Hospice Comtesse :

Le corps Univers

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J'y ajoute le commentaire de Safet Zec lui-même :

"Peindre cette condition de l'homme crucifié, c'est démontrer, avec la maîtrise de la maturité, toute la complexité picturale propre à l'universalité et à l'essence de la crucifixion.
Mon "homme crucifié" n'est pas biblique - il pourrait l'être pourtant - il est plutôt un homme pendu, un homme torturé, un homme condamné, un homme tué... mais avant tout un homme - un corps"
Cette "crucifixion" est d'autant plus bouleversante qu'elle est peinte sur un matériau aussi vulnérable que l'être humain comme en témoigne l'envers, les feuilles d'un journal italien formant un contraste saisissant avec le luxueux plafond de la chapelle :

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En espérant vous avoir donné envie de découvrir cette exposition et surtout Safet Zec, la force et la douceur de son humanisme.

EDIT du lendemain - Un dernier conseil : en quittant l'expo par la porte "Sortie", ne prenez pas à droite vers la grande cour de l'Hospice Comtesse. Tournez plutôt à gauche et vous rejoindrez ainsi un petit jardin de simples, recréé en 1980 comme il devait l'être au 13è siècle quand l'hospice a été bâti.
Bien sûr, l'automne n'est sans doute pas la meilleure saison pour en faire la visite mais les bordures de buis restent vertes et le pied du romarin, torturé à l'envi vaut le détour.

       Ciorane