Vite, ce sont les derniers jours pour profiter au Palais des Beaux-Arts de Lille de la rétrospective de Jean-François Millet. C'est jusqu'au 22 janvier 2018. Après, ce sera trop tard !

Vous trouverez, sur papier ou sur le Net, nombre de critiques fort intelligentes savamment rédigées par des érudits (ou alors, de simples copier-coller du dossier de presse du musée...). Modestement, je vous propose le regard d'une visiteuse lambda, une béotienne de l'Art qui désire juste partager ses émotions face aux tableaux et dessins de Millet.

Pour dire vrai, je ne connaissais de ce peintre que l'Angélus, comme beaucoup d'entre vous, sans doute. Une peinture qui me donnait l'idée d'un artiste uniquement préoccupé par une paysannerie bigote et repliée sur elle-même. Béotienne, vous avais-je prévenus.

Avec cette exposition très bien conçue, riche d'une centaine d'oeuvres, on peut découvrir l'évolution de son art, de ses intérêts, de ses préoccupations tout au long de sa vie.

L'exposition commence par nous montrer Millet avant Millet, ses débuts en peinture, ses copies d'autres peintres, ses recherches artistiques.

Puis Millet devient Millet en se focalisant sur le monde paysan dont il était issu.

Devant certains dessins préparatoires des tableaux, on peut comprendre le cheminement du peintre, tout le travail qui l'amène à passer du portrait d'un homme, d'un individu à celui de sa condition sociale et humaine.

Par exemple, dans ce tableau, choisi d'ailleurs pour l'affiche de l'exposition, Millet réussit à transmettre le poids du travail harassant de la terre qui écrase et abrutit.

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L'homme à la houe

Sur le dessin préparatoire, Millet dépeignait un travailleur précis, avec une individualité. Le tableau, lui, nous montre la condition paysanne dans toute sa rigueur, sa douleur.

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L'homme à la houe

Personnellement, j'ai trouvé que les dessins de Millet, ses eaux-fortes, sont souvent plus touchantes. J'y sens l'attachement, l'affection presque, que doit ressentir le peintre devant son modèle (même s'il travaillait plutôt en atelier, juste sur mémoire).

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Paysanne gardant sa vache

En me retrouvant dans ces salles de musées, entourée de ces multiples tableaux et dessins de paysans et paysannes, une certaine émotion a commencé à m'étreindre devant ces pauvres gens qui n'intéressaient guère les peintres de l'époque.

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Gardeuse d'oies à Gruchy

Après les travaux des champs et des prés, Millet s'est aussi attaché à rendre des scènes intimes de la vie quotidienne, telle la becquée aux petits enfants :

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La becquée

Mine de rien, Jean-François Millet savait sortir des sentiers battus et se montrer iconoclaste comme dans cette toile mettant à mal l'habituelle vision angélique de l'enfance :

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Femme faisant manger son enfant, dit La Bouillie

Comme il fut dit à l'époque, j'adore cet "affreux petit monstre adipeux qui ouvre une bouche de batracien" ! Évidemment, on est bien loin du si convenu Angélus trônant en bonne place dans cette exposition. Mon avis sur ce célébrissime tableau n'a pas changé depuis le siècle dernier où je l'ai vu au Musée d'Orsay.

Je préfère de loin ce genre de dessin au crayon noir, pastel et craie blanche sur papier :

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La maison du puits à Gruchy

L'exposition se déroule ainsi, entre tableaux et dessins, des scènes fortes ou intimes, toujours empreintes d'un humanisme parfois attendri.

Et puis, le cheminement du visiteur se termine dans la dernière salle si bien nommée "INFINI (S)", l'apothéose ! Là, j'ai ressenti une véritable claque devant ces toiles dont la puissance m'étreint encore rien que d'y penser.

Bien sûr, mes photos sont impuissantes à transmettre une quelconque émotion. Vous vous doutez, rien ne remplace l'expérience devant le tableau réel qui vous imprègne de l'âme du peintre.

Tellement loin de son Angélus, ces tableaux de Millet ont fait naître en moi la même sensation que devant une toile de Monet, être baignée de lumière, me sentir ancrée dans un monde vivant, habité par l'humain. C'est confus, certes, mais fort et serein à la fois.

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L'église de Gréville

Le tableau suivant est l'un de mes préférés avec cette lumière arrosant ce paysage printanier malgré les trombes d'eau. Né en Normandie comme moi dans le Nord, dans une région pluvieuse, Millet sait la beauté ineffable d'un ciel gris et tourmenté. Perso, le ciel bleu d'azur me fatigue et, franchement, un peintre du Sud aurait-il pu créer ce paysage tout en contrastes ?

Millet-10Le printemps

En guise de conclusion, la toute dernière oeuvre de Jean-François Millet, une scène issue de ses souvenirs d'enfance.

Le sujet est abominable mais, devant la toile, l'oeil ne capte que les gesticulations de ces personnages comme unis dans une danse macabre sous le flamboiement des torches, un tourbillon humain s'enroulant autour des feux de l'Enfer. Une expérience unique à vivre devant cette toile qui rejoindra bientôt son musée, à Philadelphie.

Millet-11Les dénicheurs de nids

Eh oui, nombre de ces oeuvres exposées actuellement  au Palais des Beaux-Arts de Lille viennent des États-Unis. En effet, les Américains ont compris depuis longtemps la puissance des tableaux de Millet sous leur apparente simplicité. Pour ne citer qu'un exemple, c'est un peintre américain qui avait réservé l'Angélus deux ans avant son achèvement.

Cette rétrospective de Jean-François Millet se double donc de l'exposition MILLET-USA montrant l'influence qu'a exercé le maître en Amérique dans la photographie, le cinéma et la peinture. Étonnant.

Alors, si vous êtes non loin de Lille d'ici le 22 janvier, venez donc faire connaissance avec Jean-François Millet, vous ne le regretterez pas. Et ce, même si l'Angélus ne vous touche guère...

         Ciorane